PRESENTATION DES ŒUVRES

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

       

   Les peintures d’Yves Marcérou ont pour thème apparent les signes les traces les premières écritures de l’humanité. Ce sujet s’est imposé à lui au confluent de ses études de lettres et de son travail plastique sur la terre et les fossiles. Après s’être longuement documenté, il a reproduit dans des tons sombres et puissants les cunéiformes assyriens ou les  rongo-rongo de l’île de Pâques, mais bien vite il s’est approprié ces caractères pour élaborer un langage personnel où se mêlent réminiscences et inventions plastiques. Mais ce n’est là que la partie la plus superficielle du travail. Derrière ce  thème se cache en fait une réflexion sur la trame, la texture des choses et des origines. Aussi l’artiste superpose des trames textiles et des trames de textes, reproduisant chaque signe à l’aide de sable,  travaillant la couleur de façon chatoyante. Les toiles se présentent souvent en diptyques, triptyques et s’articulent en livres qui semblent immortalisés par le temps. Les morceaux de trame gardent parfois la rusticité d’une toile de jute mais varient et se juxtaposent en de savants patchworks laissant apparaître de fines broderies ou des empiècements plus grossiers. Bien souvent le dessin des fils enchevêtrés se confond avec celui des signes en une architecture imaginaire ignée par le temps. Ainsi apparaît un autre problématique du travail, celle du raffiné et du grossier, du précieux et du rustique. C’est dans cette ambivalence que se construit une esthétique personnelle, originale et maîtrisée qui ne tombe jamais dans le décoratif ou l’anecdotique tout en étant profondément séduisante.

   Depuis une quinzaine d’années maintenant, Yves Marcérou approfondit ce  travail, variant les supports (toiles libres, toiles sur châssis, papier …) élaborant des matières riches et raffinées. Il travaille aussi sur des bâches de grande dimension sur lesquelles il prend l’empreinte de signes comme si seule pouvait nous parvenir de l’essentiel l’enveloppe en une vague et transparente toile.

  Son œuvre se présente donc comme une recherche archéologique fictive   intime et universelle à la fois dont la sensibilité touche et fait réfléchir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                            EMPREINTES ET MEMOIRES

 

         Yves Marcérou est un peintre de l'intime. Son travail est une traversée de l'épaisseur du temps vivant : du châssis de ses débuts, qu'il n'a pas complètement abandonné, à l'utilisation plus récente de la bâche, il remonte le cours de sa vie à la recherche du moi enfoui, perdu, oublié.

Pour cela, il travaille aujourd'hui sur un support chargé de mémoire : le drap. Brodé aux initiales de sa mère, ou des mères familiales, il est le pouls battant des origines ; sali, souillé, lavé, et toujours renaissant, enfermant les secrets nocturnes et défiant les soleils. Mémoire d'enfance et de destins si proches et pourtant méconnus, c'est donc sur ce support sans innocence qu'Yves Marcérou veut écrire son histoire, renouer le fil des Parques.

     Pouvoir et  séduction nourrissent le travail entre l'artiste et sa toile. Fils de vigneron de Limoux, Yves Marcérou connaît les gestes  qui tranchent et suppriment. Il sait avec l'instinct de l'homme de la terre que l'amour  ne va pas sans rudesse ni la beauté sans renoncements. Aussi son premier geste plastique est-il de l'ordre de la taille, du rejet et de l'appropriation.

  Il assemble des morceaux choisis d'étoffes ajourées, dentelées, reprisées. Les formats s'imposent d'eux-mêmes, au gré des écritures du tissu et des fatigues du temps. Il étend sur le sol de l'atelier ces pièces de lin d'autrefois, épaisses ou transparentes, les raidit sous  l'épaisseur de la pâte et du sable, les plisse, les balafre comme le font les marques du sommeil. Debout et d'abord immobile, il scrute la bâche d'en haut puis rôde autour d'elle, l'enjambe, la piétine, attaquant sans ménagement ce rectangle couturé d'où les couleurs commencent à suinter. Un combat brutal est engagé dont le peintre sait qu'il ne sortira pas forcément vainqueur. 

      Peu à peu, la toile se gonfle et se tord,  la matière devient signe.  Le vert, le rose fuchsia et l’or envahissent les creux des plis, coulent dans les veines du tissu comme dans les branches d'un arbre de vie. Une forêt de lumière en fusion vient heurter les bords fermés de bandes monochromes qui dessinent le cadre d'une fenêtre ou d'une porte soudain ouverte sur l'imaginaire. Un principe de fuite et d'effacement commande alors à toute la matière qu'aucune forme ne parvient à fixer. La couleur s'échappe et se métamorphose en mouvements puissamment telluriques qui peu à peu démasquent le sens caché d’œuvres le plus souvent sans titre. Animé d'une force archétypale, le vocabulaire personnel de l'artiste, né de l'alphabet primitif de l'île de Pâques convoqué dans des œuvres plus anciennes puis dépassé, prend alors une réelle dimension mythique. On voit des mondes marins traversés de flèches, des Orient précieux surgis de temps immémoriaux, on voit des signes totémiques qui frappent au fronton du présent, et des fossiles du passé qui forcent l'épaisseur des broderies d'antan, imposant leur présence gracieuse et protectrice. On sent un esprit féminin traverser cette  main d'homme.

       Yves Marcérou, s'il est un héritier du mouvement support surface, en a bien largement renouvelé le style. Habité par le sentiment d'un temps imparfait, rapiécé comme les tissus usés qu'il utilise, il a choisi un geste artistique qui soit  métaphore de la mémoire. Tel Proust retrouvant  le goût de la madeleine  éclos d'un souvenir enfoui, il sait ressusciter la trace défaillante de la mémoire dans l'alchimie d'un art exigeant et modeste à la fois. A la question « Quand considérez-vous que votre œuvre est achevée ? », Yves Marcérou répond tout naturellement : « Quand je ne sais plus quoi lui ajouter ». Quand le combat est fini, que la recherche est devenue impossible, que la trace s'est imposée au travers de la trame, la bâche est libérée du sol. Verticalisé sur un mur de pierre ou de béton, sans bord ni ourlet, le drap-bâche dévoile à tous les regards, ceux de l'esprit et ceux de l'âme, l'empreinte de l'inconscient que chacun porte en soi.

 

                 Danielle  Paillas

 

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